Les Barabaigs

 

En 1988, alors que j’étais en poste avec l’Agence canadienne de développement international (ACDI) en Tanzanie, je reçu un message d’un anthropologue britannique, Charles Lane. Il me demandait de l’accompagner à une rencontre avec les anciens des Barabaigs, à Hanang, dans le nord de la Tanzanie.

Une des mes responsabilités était la supervision d’un projet de 7 fermes de blé situé au pied du mont Hanang. Quant aux Barabaigs, ils étaient des nomades, avec de larges troupeaux et constituaient une nuisance pour les gestionnaires des fermes de blé. Connaissant peu sur la relation entre les Barabaigs et les fermes, je décidais d’aller voir ce qui en était. Après avoir conduit au milieu des grands acacias rabougris où il n’y avait aucun sentier dans le »bundu », nous sommes arrivés à l’endroit où les représentants des Barabaigs nous avaient donné rendez-vous, un endroit sacré où les  palabres du groupe s’y tenaient.

Ils étaient vêtus de peau de vache, tout de brun. Ils étaient là, grands, élancés, en silence. Après les présentations d’usage, chacun des chefs nous expliqua ce qui rendait leur vie difficile et comment les fermiers “bantu” avaient pris leurs terres pour y faire pousser du blé. Elles constituaient traditionnellement les lieux de pâturage pour leurs troupeaux de vaches. Surtout, ils n’avaient plus accès aux points d’eau. On rapportait même des actes de violence où des membres de leur groupe avaient été attaqués par les fermiers. Même des cas de viol étaient mentionnés. Je me trouvais directement au cœur d’un des conflits qui a marqué et qui marque encore les relations entre les fermiers sédentaires et les populations non sédentarisées, qui sont obligés selon les saisons de migrer d’un région à l’autre afin de trouver la nourriture pour leurs troupeaux.

L’ACDI, qui finançait depuis au moins une dizaine d’année les fermes de blé de Hanang qui accaparaient 40 000 hectares de terre occupée traditionnellement par les Barabaigs, avait choisi d’ignorer les conflits que ce projet avait suscités. Il revenait au gouvernement de la Tanzanie de statuer sur le sort des populations nomades dont les sépultures avaient été violées et détruites sans aucune compensation. Un juge tanzanien avait déclaré que si les Barabaigs lui avaient démontré (avec documents à l’appui) qu’ils avaient des droits sur les fermes de Hanang, ils auraient pu être dédommagés. Comme tous les nomades analphabètes à travers le monde, ils n’avaient aucun document  définissant leurs droits sur des terres qu’ils avaient ainsi utilisées durant des centaines d’années, sauf quelques lieux de sépultures qui avaient déjà été profanées et détruites.

J’ai été frappé par la dignité des notables. Ils demandaient qu’on puisse leur permettre de se rendre avec leurs troupeaux à des points d’eau. Et surtout que cessent les violences à leur égard.

J’avais bien lu différents documents sur les fermes de blé. Nul part on n’y faisait mention des populations nomades qui avaient de tout temps utilisé ces terres pour y faire paître leurs troupeaux. Se pouvait-il que l’ACDI ait contribué à une grave injustice en permettant grâce à son financement au développement de ces sept fermes de blé?

En dépit de l’opposition des mes supérieurs, je décidais d’agir avec les quelques moyens mis à ma disposition par ces derniers pour entreprendre quelques gestes concrèts: En premier lieu, je fis faire le cadastre des fermes afin d’en limiter l’extension au dépend des Barabaigs.

Ensuite, j’amenais l’ACDI à planifier un projet en vue de permettre une certaine sédentarisation des populations nomades. Enfin, un projet d’adduction qui visait à aller chercher l’eau sur les flancs du mont Hanang fut initié afin d’approvisionner les 7 fermes d’eau potable. Des points d’eau furent prévus pour permettre aux Barabaigs d’y puiser l’eau pour eux et leurs troupeaux.

Lors de la rencontre, les chefs avaient admis qu’ils ne pourraient continuer indéfiniment leur nomadisme. Ils  avaient besoin d’aide pour changer leur coutume de vie. Je crois y avoir contribué quelque peu.

 

Par: Yves Morneau, professionnel de la paix

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